vendredi 19 mai 2017

La sœur des heures, acrylique sur carton, 89x31

Writing on the city

Keywan Karimi


     Documentaire iranien qui retrace, à travers les graffitis et fresques murales de Téhéran, les colères, espoirs et idéologies qui parcourent la ville, de la révolution de 1979 jusqu'au mouvement de 2009.
     En 1979, le peuple s'empare des murs de la ville pour y exprimer ses espoirs de changements, sa colère contre l'État impérial d'Iran et contre le gouvernement de Shapour Bakhtiar. L'Ayatollah Khomeini apparaît comme un des leaders de l'opposition religieuse, son portrait et son nom sont très présents sur les murs. Le 11 février 1979, l'Ayatollah Khomeini arrive enfin au pouvoir, les différentes forces révolutionnaires (libérales, marxistes, laïques...) sont peu à peu éliminées au profit d'une République islamique.


     Les États-Unis, qui ont accepté d'accueillir le shah, deviennent le principal ennemi de la Révolution iranienne. En 1980, l'invasion irakienne, soutenue par les États-Unis et les pays arabes, marque le début de la guerre Iran-Irak. Les murs sont alors investis par des portraits de martyrs, des appels au sacrifice pour sauver la révolution. Le documentaire, à l'aide de nombreuses archives, donne la parole à de jeunes adolescents de 16 ans qui s'engagent contre l'ennemi irakien. Les murs sont investis par le pouvoir et deviennent le principal support pour la propagande d'État. La guerre rassemble les Iraniens et renforce le nouveau régime qui, prétextant de la guerre, soumet les groupes d'extrême gauche à la torture et à des emprisonnements illégaux. Le cessez le feu est accepté en 1988 et Khomeini ordonne alors l'exécution des prisonniers politiques (30 000 prisonniers sont exécutés en trois mois).
     Après la guerre, de nouveaux immeubles sont construits, plus modernes mais aussi plus laids, et les façades grises sont alors peintes de gigantesques fresques végétales. Un mouvement de contestation réapparaît en 2009 suite à l'élection présidentielle. Le pouvoir est accusée de fraude électorale pour maintenir  le conservateur Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir. Les murs sont de nouveau investis par le peuple mais le mouvement vert est violemment réprimé. La ville est de nouveau entre les mains du pouvoir, et, tandis que des ouvriers municipaux nettoient quotidiennement tous graffitis contestataire, d'autres agents municipaux peignent sur les murs de la ville des scènes rurales ou des paysages verdoyants. Le contraste entre une urbanisation industrielle et les couleurs vives et chatoyantes des fresques accentue le sentiment de désenchantement. Derrière les façades verdoyantes Téhéran masque sa violence et ses échecs. Les scènes rurales peintes semblent révéler la volonté de l'État de culpabiliser les citadins les plus pauvres qui salissent les rues de la capitale et vivent au dépend des campagnes où la vie leur serait certainement, au vue des sourires affichés, plus appropriées.     
     Le documentaire s'achève sur des graffeurs illégaux qui s'emparent des derniers murs encore disponibles : les murs des WC et les murs des ruines où les espoirs trahis semblent de nouveau près à éclore.

Jacques Izoard


Poète liégeois né en 1936 et décédé en 2008.


Poèmes du recueil La patrie empaillée

     Qu'il avance la langue
et lui seront offerts les doigts,
les mains qui font la source épave.
Mince est la peau
près des yeux et des lèvres :
tire vers toi le regard,
le long vêtement de verre,
il y va de ta vie.

***
                           
     Seront déjà détruits
papiers et animaux.
Les paroles mortes,
quelle serre les contient ?
J'irai dans l'hôpital
ramasser les rapaces,
les sangs éteints, les filons,
déchirer l'emballage
des corps et des fontaines.
La neige sur les mains,
brûle à peine.
Monts et merveilles
ont des chemins de pluie.

***

     Écriture d'enfant
donne bonne coquille
à ma bête, à mon dos rond.
Voici l'herbe éveillée,
l'entretien
des arbres et des laitiers,
le va-et-vient des langues.
La sainte épaule
est creuse et déserte ;
nul ne se plaint des horloges, 
nul ne se plaint des pies.
    
***

     Puis-je ? Puis-je rose ?
Puis-je enjamber le corps
de l'âne ou de la rose ?
Tout le serrement de l'ail
vaut la patrie pourrie,
la main qui coud la main,
l’œil, l’œil, le cœur, l'aine,
cachette
où les herbes les plus douces
tissent l'onguent cruel.
Pays de la basse besogne,
fourre langues et sabots
de colles et de couleuvres !

Poèmes du recueil Ourdir le bleu
   
     Ourdir le bleu 
dont on possède
l'ombre ou la clarté.
Les savoyards logent
dans la maison croquée.
Comme l'étain,
le cuivre est sourd :
cruches et tabatières
en témoignent.
Passe ton chemin,
porteur de coquilles.

***

     Ensemble de tracés, de clameurs.
Les genoux ont des coussins.
La sombre, en son poivre,
est fagot de sureau,
blancheur mourante.
On ne peut que voir
à petit feu.
On ne peut qu'annoncer
la langue et sa manœuvre.

***

     Nerfs dont on ne sait
ni le nom, ni le chemin,
ni la rivière fluide,
nerfs de laine ou de foin,
nerfs, je vous appelle.
Vous longez, silencieux
la main, la jambe.
C'est le cœur
qui vous tient
serré dans sa lumière. 

***

     Cri mâle ou parole
qu'on jette aux ajoncs !
Souvent, le souvenir.
Souvent, la récolte.
Quinquets et sabots
sont dérision.

Poèmes du recueil Vêtu, dévêtu, libre

     Le souffleur, le dormeur

L'un coupe la verveine
ou saisit sabots et soleils.
Puis dort dans mon souffle.
Souffleur et dormeur sont en paix.
La phrase très pâle
à travers les barreaux.
L'herbe et la langue.
Et le jardin du lait
submerge mes guenilles.

L'autre nomme la truelle
ou le papier blanc des fées.
Le voici tirant le fil de laine
des gencives, des genoux.
Les petits coups du coeur
ébranlaient la maison.

L'un, dans l'acajou,
conservait les voix mortes.
Le vide effrayait
les enfants des voleurs.
et le clos du curare
protégeait de la lune
les voyeurs endormis.

L'autre avait trouvé
faux de papier doré,
bulles et billevesées.
Le voici quémandant
quelques baisers anciens.
Dans le corps du carabe,
je fourbis mes chemins.

L'un fabriquait un piège
de plumes et d'épingles.
Un grand mort de fatigue
attendait la sortie
des employés modèles.
et le pal préparé
pour le supplice oblique,
je le tournais vers moi.
L'époux du bleu m'assaille.

L'autre avait touché 
la foudre par mégarde.
Le voici qui murmure :
"Peignez à même la peau
carabes et vipères.
Frottez mon corps
de sperme, d'orties".
Construisons ensemble 
logements de liserons.

L'un racontait sa vie,
ses projets clandestins.
Compter ses propres pas
ne mène qu'à la folie.
Dans une chambre obscure,
quelqu'un disait : "Parle !".
Mais parler, parler, parler
ne mène qu'à la folie.

L'autre aimait les onguents,
- il s'en couvrait le corps -,
les pierres trouées, le simple cuivre.
Attachait un mannequin
à la proue d'un navire.
Ou parlait aux lapins,
ramassait les aiguilles,
les bouts de bois, de laine.

L'un rompait les amarres.
L'écriture du boucher
tranche le fil de la vie.
Rien ne demeure sec :
la paume est l'aile
d'une hirondelle de laine.
Rive. Rivière. Amour.

L'autre esquive le feu.
Cent mille nains crépitent.
Mon vaudou noir accueille
le sang d'autrui.
J'enveloppe d'écorce fine
les mains, les pieds trouvés.
Que de cals, que de phalanges !
L'arbre, entre les cuisses,
lacère langues et tendons.


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lundi 8 mai 2017